L’histoire d’Utopia commence en 1996 par un texte, Roberto Zucco et une interrogation: l’identité et la place de l’individu dans un monde à la dérive. Première mise en scène d’Armel Roussel, ce dernier opus mythifié de Koltès est monté dans un lieu off de Bruxelles, l’Ancienne Ecole des Vétérinaires. Son univers fort, composé de théâtre, de danse, de vidéos et d’extraits de films et le refus de traiter ce texte de façon réaliste suscitent un enthousiasme extraordinaire : le spectacle est repris à Bruxelles (Kaaitheater, Théâtre Varia), en France (Théâtre de Gennevilliers, Comédie de Caen), en Espagne (Teatro Central, Séville) et au Portugal (Culturgest. Lisbonne).
 
Armel est ensuite frappé par le théâtre engagé d’Howard Barker, à la poésie mêlée de lyrisme pur, de langage ordurier et d’idées choquantes. Il monte en 1998 Les Européens dans le cadre du KunstenFESTIVALdesArts. Pour cette adaptation, Armel s’approprie la radicalité du théâtre barkerien en mélangeant théâtre, vidéo, danse et musique auxquels sont venus s’ajouter des chants et des commentaires politiques.Pour interroger le lien entre politique, propagande et fascisme, il construit une mise en scène jouant de la manipulation directe des spectateurs tout en faisant appel à leur intelligence active.

En 2000, il crée enterrer les Morts / réparer les Vivants, d’après Platonov de Tchekhov (Théâtre de l’Union, Limoges/KunstenFESTIVALdesArts). En l’affranchissant des poncifs du décor et du déroulement traditionnellement lent de l’action, en bousculant au passage le texte, Armel s’attache à rendre compte du chaos qui règne dans cette pièce où fractures psychiques, arrière-pensées et obsessions se dévoilent, notamment par le jeu physique des acteurs.

Armel questionne ainsi le rapport tragique de l’individu à la transgression de la morale et fait résonner l’absurdité d’un monde normé et artificiel, en évitant tout nihilisme.Il consolide aussi sa recherche d’un théâtre festif, cathartique qui désire susciter interrogations et réflexions chez le spectateur.              

En 2002, Utopia prend un tournant artistique et devient Utopia 2 pour éviter le piège de son propre cloisonnement, s’ouvrir à de nouvelles collaborations et élargir ses perspectives.

Armel développe alors de nouvelles envies de mises en scène, de théâtre plus intime intégrant le silence, le vide, le rien, avec Notre besoin de consolation est impossible à rassasier d’après Stig Dagerman (Brigitinnes/KunstenFESTIVALdesARTS , Maison de la Culture de Bourges). Puis vient la création d’ Hamlet (version athée) (Théâtre Varia, Bruxelles. Lieu Unique, Nantes. Théâtre de Gennevilliers). Armel amène un point de vue fort sur la pièce de Shakespeare en créant un Hamlet à l’énergie monstrueuse qui lutte avec la bêtise, le pragmatisme et le populisme qui l’entourent, et foudroie la résolution « religieuse » du deuil du père et de l’autorité.

Depuis 2005, Armel oriente Utopia 2 vers une direction nouvelle, équilibrant les spectacles nés d’un support textuel et ce qu’on pourrait appeler les « créations pures ». Ainsi naît Pop? (Théâtre Varia, Maison de la Culture de Bourges) un spectacle avec dix-sept acteurs, dont les mythologies personnelles viennent gonfler la gigantesque fresque humaine. Armel compose ainsi avec le fragment, offrant une recherche où la dimension d’inconscient est présente, et laissant au spectateur la liberté de créer sa propre narration.

Puis avec And Björk of course …de l’Islandais Thorvaldur Thorsteinsson (2006), Armel met en valeur la parole comme pulsion, faisant jaillir la monstruosité qui se niche chez les personnages et révélant que le rapport au couple, au désir, à la mort et à la sexualité ne s’opère que dans un monde masqué, hypocrite de convenances.

En janvier 2007, Armel poursuit son travail de recherche en création avec Fucking Boy (Théâtre Varia), terrain de réflexion et de questionnement à portée politique qui s’approche du théâtre-performance. Le spectacle part du constat que chacun de nous est conscient des dysfonctionnements du monde et pourtant, cautionne -même sans le vouloir- un système mondial aliénant (compétition, exploitation, exclusion des faibles et des pauvres, hégémonie de l’argent, manipulation de l’opinion publique, corruption des politiques…). Armel utilise le modèle américain comme reflet de ce paradoxe et interroge les notions de révolte, de liberté individuelle et d’ « animalité humaine ».

En mai 2009, la nouvelle création d’Armel s’appelle Si demain vous déplaît… un spectacle « total », où le plateau n’est pas une scène figée mais un lieu ouvert, mouvant, mutant, qui confronte le théâtre et la danse et la musique, le singulier et l’universel. Avec ce projet, Armel désire toucher à l’immatérialité et la beauté avec un théâtre vivant, jouissif, où des êtres humains envahissent le plateau pour porter une réflexion et une parole : le temps, le bonheur, l’utopie … Il a reçu le Prix de la Critique théâtrale du « Meilleur spectacle » et a été joué à Bruxelles, Mons, Liége, Namur, Limoges (France).

En février 2010, Armel dirige et met en espace un happening textuel, Nothing hurts d’après le texte de Falk Richter.

L’année 2010 est aussi marquée par le fait qu’Armel est accueilli en résidence au Théâtre Les Tanneurs. L’occasion de réaffirmer le caractère politique de son projet artistique et d’en marquer la nouvelle période. Ce sera [e]utopia3

En décembre 2010, il met en scène Ivanov Re/Mix, nominé dans les catégories « Meilleur spectacle » et « Meilleur comédien » (Nicolas Lucon) aux Prix de la Critique théâtrale 2011, déjà joué à Bruxelles, Genève, Mons, Liège, Amiens, Mulhouse et accueilli durant la saison prochaine à Limoges, Vanves (Paris),...  

Depuis décembre 2011, Armel travaille sur Kuddul Tukki, un projet issu d’ateliers réalisés avec de jeunes acteurs du Sénégal. Un premier atelier mené au Centre Culturel Boubacar Joseph Ndiaye de l'Ile de Gorée sur le pourquoi partir du Sénégal ou pourquoi y rester, sur les fantasmes autour de l'Europe, sur les perspectives de vie qu'on a au Sénégal quand on a 20 ans aujourd'hui, sur le rapport noir/blanc, sur les touristes et les expats...et sur le Guide du Routard Sénégal. Le deuxième atelier s’est déroulé à Bruxelles en mars 2012 et porta sur la découverte de la Belgique, sur la nostalgie du pays et de nouveau sur le désir de partir ou de rester. Kuddul Tukki a ensuite été présenté au Festival XS (Théâtre National).

En 2013, Armel crée La Peur au Théâtre National de Belgique en questionnant le vivre ensemble. Il explore comment la peur construit la société. La peur dans tous ses aspects, multiples et contraires : peur d’aimer ou de ne pas être aimé, peur de la mort ou... de la vie. Comment, à cause de la peur de ne pas être accepté, on met en place des mécanismes inconscients qui, au final, nous empêchent d’être libres.  

2013 est aussi l’année du focus/carte blanche [e]utopia au Théâtre les Tanneurs et au Théâtre de Vanves, Armel y joue ses spectacles mais y travaille également un work in progress et y adjoint des soirs de petites surprises, une après-midi de mises en voix, un concert, des performances, des spectacles invités et deux créations de jeunes sortis de l’Insas, Jean-Baptiste Calame et Salvatore Calcagno (qui depuis lors a été primé et a obtenu multiples reconnaissances). Armel Roussel occupe ainsi le théâtre et y rassemble. Entre ses compères et lui, il ressent un lien qui se rapproche d’une sourde inquiétude face au monde mêlée à un certain humour. Chacun d’entre eux vont pour lui et comme lui au bout de leur geste et proposent un travail à la fois singulier et accessible, un travail de recherche populaire en quelque sorte.

En 2013-2014, il poursuit son travail de création avec 2 textes d’auteurs canadiens, Yukonstyle de Sarah Berthiaume et Rearview de Gilles Poulin-Denis.

En 2015, il créé Ondine (démontée) d’après Jean Giraudoux, dans lequel Sophie Sénécaut et Yoann Blanc sont nominnés au Prix de la critique 2015 respectivement Meilleure comédienne et Meilleur comédien.
Avec Ondine (démontée), Armel Roussel reste investi des questionnements sur notre époque. Il adapte cette féérie et nous parle d’amour et d’incertitude, de l’impossibilité de la perfection, de la pureté humaines et amoureuses.
Il en developpe la forme en en 3 actes/univers bien distincts. Construit sur l'histoire de l'évolution des formes, on voit s’y déployer des esthétiques successives, de 1940 à nos jours. On y retrouve le monde des contes, des temps anciens du théâtre, celui du jeu avec le magique et la nostalgie et comme en rupture, celui d'un réel en plein chaos, qui ne sait plus à quoi se raccrocher, qui veut se fictionnaliser pour encore respirer, un monde explosé qui cherche dans le même souffle à la fois le léger et le profond. Le rire s’y dispute avec l'émoi. Et le tout s’achève dans une représentation d’un monde qui n'est pas univoque.

 
Il poursuit cette année avec une aventure d’envergure nommé Après la Peur. Entouré d’une équipe de 25 à 30 personnes venant de la francophonie, Après la peur propose une percée du théâtre dans la ville, avec pour moteur des interrogations : comment parvenir à vivre ensemble ? Comment une communauté est-elle structurée ? Qu’est-ce qui nous unit ? Qu’est-ce qui à l’inverse nous fait nous sentir seuls au milieu de la multitude et du foisonnement de la ville ?
Composé de 12 trajets/spectacles dans la ville, Après la peur se fait lieu de rencontre entre des êtres humains - qu’il soient spectateurs ou acteurs et quelle que soit leur origine. Le dispositif déploie les thématiques et les craintes qui nous animent dans la construction de nos existences, le déterminisme, l’impact des conditions économiques, les relations à l’amour et à la mort qui en découlent mais aussi un esprit cher à Armel Roussel : bâtir un spectacle festif, tourbillonnant, à l’énergie lumineuse qui vient toujours soulever la question : que vient-on chercher quand on vient au théâtre ? Sans compter un nouvel ingrédient insufflé par l’alchimie de l’équipe aux nationalités diverses mais venant tous de la francophonie : Comment la langue française se déplace-t-elle dans le monde entier ? Peut-on la voir comme une matière en mouvement qui s’invente de jour en jour selon le pays où elle est parlée ?
A suivre… et apprécier cette saison.
 
2015-2016, sera aussi l’année des 20 ans de la compagnie. Pour l’occasion, 3 semaines de théâtre, de fêtes, de spectacles et de cartes blanches données à ceux qui en ont fait son histoire…