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Yukonstyle

 

LARGER THAN LIFE

Au printemps 2008, lourde d'une peine d'amour qui n'en finissait plus, j'ai acheté, sur un coup de tête, un billet d'autobus pour la destination la plus lointaine possible. Quatre jours et quatre nuits de maux de dos, de A&W, de rencontres incongrues, de prairies, de montagnes, de forêts plus tard, j'arrivais au Yukon. Armée de mon sac à dos et de mon ordinateur portable, je suis débarquée chez un ami qui m'offrait la causeuse de sa maison-mobile pour le mois à venir.

J'ai d'abord été frappée par l'immensité du paysage qui s'infiltrait, me semblait-il, à l'intérieur des êtres, pour y révéler des territoires insoupçonnés d'une vertigineuse vastitude. La devise du Yukon, « Larger than life », était indéniable. Tout, là-bas, me semblait infiniment plus grand que moi. Le lieu semblait porter en lui-même, un ailleurs. Une promesse. Un point de fuite.

Puis, j'ai imaginé des personnages comme des chercheurs d'or modernes: petite communauté de fortune, toute à sa survivance. Je les ai voulus écorchés, courageux, avides et fulgurants. Quatre solitudes qui se rassemblent, se consolent et s'aiment malgré elles, aux confluents de la vie et de la mort, au beau milieu d'un hiver qui n'en finit pas.

J'ai voulu une langue française, mais avec un rythme près de l'anglais; j'ai aussi voulu des passages narratifs qui serviraient de contrepoids à la rudesse des dialogues et à la pauvreté de la langue des personnages. Je voulais ces envolées poétiques comme des zébrures d'or qui illumineraient une nuit polaire. Comme si le Yukon traversait les personnages et les rendait plus grands qu'eux-mêmes. Comme s'il parlait à travers eux.

Le reste, c'est le corbeau qui me l'a soufflé à l'oreille.

Sarah Berthiaume

INTERVIEW d'ARMEL ROUSSEL, co-metteur en scène

Comment avez-vous découvert la pièce « Yukonstyle »?

Il y a deux ans, en tant qu’enseignant à l’INSAS, j’ai été invité à un festival des francophonies à Limoges qui organise l’événement « L’imparfait du présent ». Le but est de faire découvrir des textes contemporains et chaque année, il y a une école invitée. Les organisateurs choisissent quatre textes et les envoient au metteur-en-scène pédagogue. Si on accepte l’invitation de L’imparfait du présent, on n’a donc pas le choix : on est obligé de travailler les quatre pièces envoyées, de les mettre en voix. Parmi les quatre textes que j’ai alors reçus, il y avait « Yukonstyle ». J’ai choisi ma distribution pour les quatre rôles et tous, très vite, nous sommes tombés amoureux du texte en le travaillant. Puis, on a fait la lecture à Limoges et non seulement on a adoré la faire mais on sentait que quelque chose se passait avec le public. Ce n’était qu’une mise en voix  dans l’espace, avec le texte en mains, mais au bout de quatre séances, les comédiens le connaissaient… Après cette première lecture pleine de succès, on a été avec la même mise en voix au théâtre du Rond-Point à Paris et puis de là on est parti sur un travail continu.

Ce texte est donc mis en scène pour la première fois pour le Public ?

Oui, c’est une création du Public. On a présenté le texte trois fois jusqu’à présent : une fois à Limoges, une fois au Rond-Point et une fois aux Tanneurs l’année dernière où on avait organisé une journée autour de l’auteur, Sarah Berthiaume. Mais au Public, c’est la première fois que la pièce est jouée complètement. Dans le cadre de «  l’Imparfait du Présent », la présentation des textes ne doit pas dépasser 50 minutes. Or la pièce jouée dure environ 1H20. Cela veut dire qu’il y a une demi-heure que l’on n’avait jamais travaillée !

Avez-vous opéré une adaptation des expressions québécoises ?

Si je m’étais dit au départ « je monte cette pièce », j’aurais pensé à une adaptation. Mais là, comme je l’ai découverte comme cela, on n’a pas pu la modifier. Les premiers jours, on la jouait à la Céline Dion ! On ne pouvait s’empêcher de faire l’accent… mais très mal, car il est difficile à imiter. Et très vite, on a remarqué qu’il fallait supprimer cet accent, car la langue dans sa syntaxe, avec ses expressions, crée une réelle poétique singulière. Est-ce que l’on comprend tout, ou est-ce qu’il y a un barrage dans la langue ? Ce sont des questions à se poser. Mais on est parti pour le faire sérieusement, sans mauvaise imitation et il en est ressorti une source de plaisir terrible, une source d’émotion. Au-delà du fait que cela soit québécois et donc local, quand on le fait sans l’accent, cela crée une matière à la langue et pas une étrangeté. Ce n’est pas nécessaire de faire des adaptations, car il n’y a pas de barrage, cela crée étonnamment un lien. Les mots, on les comprend par l’intention, et cela crée une écoute et un contact singuliers.

Il y a beaucoup de couleurs au texte. C’est étrange de travailler un texte qui est écrit en français, notre langue, mais qui en même temps n’est pas notre langue.

Pourquoi avoir choisi l’option de la mise en scène en équipe ?

C’est lié à la demande initiale de « L’imparfait du présent » : quatre pièces à faire découvrir. Alors, je restais 1h30 avec les acteurs de Yukonstyle, puis je passais 1h30 sur le projet suivant, etc. Evidemment, pendant le temps où je n’étais pas avec eux, les acteurs de Yukonstyle continuaient à travailler. Donc dans ce que l’on a présenté au festival, même si j’ai donné des directions, il y a une grande partie du travail qui a été réalisée par les acteurs eux-mêmes. À partir du moment où on est entré en production, on a décidé de garder ce principe-là, de travailler à cinq. Au début, cela devait même être les quatre acteurs qui portaient ce premier projet et moi je devais venir en regard extérieur. Finalement, on s’est rendu compte que tout ce qui avait été fait portait la trace des premières directions que j’avais données. Donc on a décidé de le porter à cinq. C’est ce qui donne la singularité à cette aventure. Chacun est co-responsabilisé dans cette aventure.

Estimez-vous que l’écriture de cette pièce à un côté « scénarisé » ?

Il y a un côté scénario, mais de quel film ? Il y a une donnée fantastique. C’est scénarisé, mais on n’est pas dans une quête réaliste. La pièce alterne des éléments qui sont joués avec d’autres choses qui sont racontées au public.

Je n’ai pas voulu modifier le côté traditionnel, présent dans la pièce, car cela correspond à une réalité historique. Yuko, cette Japonaise qui vit dans le Yukon avec un colocataire Garin, fils d’une Amérindienne, nous donne à voir cette pièce presque comme un conte, une légende tout comme à l’école on nous a fait lire les Contes persans. La dimension conte et fantastique est plus importante que l’aspect traditionnel. On essaye de masquer le fait qu’à un moment on pourrait se dire : « Ah ben tiens, ce n’est pas ma culture » et il y a quelque chose qui s’opère et qui fait que l’on ne se le dit pas non plus pour la langue.

Une des grandes forces de la pièce, alors que ce n’est pas nos lieux, pas notre langue, c’est qu’elle crée quelque chose d’extrêmement générationnel. Je pense qu’une partie de l’intérêt qu’elle suscite, c’est qu’étrangement, il y a une reconnaissance complète des jeunes dans les personnages et dans ce qu’ils vivent. Cette pièce ne veut jamais faire moderne, mais elle est moderne. Tout simplement parce qu’elle ne nie pas la tradition, qu’elle ne nie pas l’histoire, elle ne nie pas son langage, qu’elle n’est pas standardisée.

Même si de prime abord, cela peut paraître spécial, les gens s’y reconnaissent, car ce n’est pas folklorique, mais cela touche à quelque chose de plus grand.