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L Eveil du printemps

Armel Roussel, Bruxelles, le 20 novembre 2016.
 
C’est la quatrième fois que je vais aborder l’Éveil du Printemps mais la première fois que je vais la monter professionnellement.
 
La toute première fois que j’ai eu affaire à L’Éveil du Printemps, c’était en 1992. J’étais alors étudiant à l’Insas en 2eme année de la section mise en scène. Le professeur en charge de la classe d’interprétation dramatique s’est désiste de son stage au dernier moment et les étudiants acteurs m'ont alors proposé de travailler avec eux. Nous avons traversé l’Éveil comme un objet brut, proche de nous, sans réelle dramaturgie, un réceptacle de l’angoisse de nos 20 ans, mais aussi comme une pièce de santé, une pièce qui donne tout à jouer, sur le désir, l'amour, l'envie de mourir, la peur de l'échec, les relations à la famille, à la société, la difficulté à se construire une identité propre en faisant la juste équation entre ce qu'on nous inculquait et ce que nous découvrions qui n'allait pas dans le même sens. Nous avons fait alors de l'Eveil une pièce de rébellion, dans un geste aussi punk que romantique, uniquement dans le jeu, l’énergie et le texte, sans aucun décor, à la lumière réelle, avec à peine quelques costumes, du tout brut.
 
Ma deuxième rencontre avec l'Eveil, c'était un an plus tard, en 1993. J'avais été alors viré de l'Insas (pas assez le profil scolaire) et pour être exact, je zonais dans Bruxelles sans grandes perspectives. Michel Dezoteux, metteur en scène et alors directeur du Théâtre Varia, m'a proposé de venir l'assister sur sa nouvelle production : L'Eveil du Printemps. Ce fut une expérience passionnante mais tout à l'opposé de la première. Il y avait un gros décor, beaucoup d'effets, les acteurs étaient plus âgés et plus aguerris, l'énergie était plus composée. Je pense que le spectacle était bon, au sens professionnel du terme, mais il manquait peut-être de cette magie brute, presque amateure, qu'il y avait dans la version de l'école, peut-être un souci du bien-faire professionnel que nous n'avions pas dans notre insouciance expérimentale.
 
Ma troisième rencontre avec l'Eveil date de 2002. Entre 93 et 2002, j’ai continué à assister Michel puis j'ai créé ma compagnie Utopia (devenu utopia2 puis [e]utopia3 à fur et à mesure de l'évolution de la compagnie) en 1996 et réalisé mes premiers spectacles : Roberto Zucco (96), Les Européens (98), Enterrer les Morts/Réparer les Vivants (2000), Notre Besoin de Consolation est Impossible à Rassasier (2002)... En 2000, l'Insas m'a proposé de revenir en son sein... pour y enseigner. C'est ainsi que je suis devenu professeur dans l'école qui m'avait renvoyé 8 ans plus tôt. Après quelques stages simples en 2000 et 2001, l'école m'a chargé de la production de dernière année. Et c'est L'Eveil du Printemps que j'ai alors choisi de monter. Je pense que nous en avons donné une belle version mais peut-être un peu à cheval des deux précédentes. D'un côté, j'ai essayé d'œuvrer sur le désir des acteurs qui sortaient de l'école, d'aller dans la pulsion et de l'autre de pousser un geste de mise en scène qui utilisait les outils du théâtre (décor, lumière, costume...) C'était une belle version d'école mais qui, à mon sens, n'atteignait pas la force de la toute première.
 
C'est que l'Eveil du Printemps me semble posséder des caractéristiques très particulières. C'est une pièce très théâtrale, très spectaculaire, qui supporte mal le théâtre et le spectacle. Comme si tout ce qui devait créer "spectacle" était inclus dans l'histoire, les situations, les personnages, le texte, comme si les spectacles étaient à l'intérieur et qu'il fallait être très vigilant avec tout surplus de décorum, d'habillage et d'adjonction. L'Eveil à cette qualité que j'affectionne dans la plupart des textes que j'ai montés : elle tente de capter la vie concentrée et supporte difficilement qu'on s'écarte de cette donnée. Si le théâtre devient le sujet, alors la pièce redevient "livre" et perd directement de son âpreté, de sa puissance, de son trouble et de sa folie. L'unique sujet de l'Eveil n'est donc que la Vie et le théâtre est son diable.
 
« Il n'y a rien dans la vie qui vaille la peine de donner au Malin la plus petite parcelle de son âme » écrivait Tchekhov . Voilà, c'est cela.
 
Entre 2002 et aujourd'hui, j'ai poursuivi mon chemin, j'ai continué à enseigner à l'Insas et ailleurs, j'ai monté des spectacles (Hamlet -version athée (2004), Pop? (2005), And Björk or course (2006), Fucking Boy (2007), Si Demain Vous déplaît (2009), Nothing Hurts (2010), Ivanov Re/Mix (2011), La Peur (2013), Rearview (2013), Yukonstyle (2014), Ondine (démontée) (2015), Après la Peur (2015) et je m'apprête à monter Eddy Merckx a marché sur la lune de Jean-Marie Piemme en septembre 2017.
Mais l'Eveil doit être le seul texte qui n'a jamais quitté ma table de nuit depuis 24 ans. Je ne sais pas pourquoi j'ai attendu tant de temps avant d'y revenir. Mais peut-être fallait-il que j'ai quelque chose de plus à lui offrir, ou que je vive et vieillisse un peu, je ne sais pas. L'Eveil du Printemps sera mon 18ème spectacle.
 
La manière dont je compte l'aborder en 2018 découle bien sûr de mes observations précédentes mais s'est aussi densifiée par l'expérience de mes autres spectacles, par le temps qui passe (j'ai aujourd'hui 45 ans) et également par l'époque et la façon dont l'œuvre (qui date de 1891) dialogue avec aujourd'hui.
 
L'histoire, à proprement dit, est simple dans sa narration et complexe dans ses multiples strates. Sous-titrée « Tragédie Enfantine », l'Eveil suit les errances, les questionnements, les emballements, les désillusions et les angoisses d'une douzaine d'adolescents dont les histoires s'entremêlent, d'une vingtaine de figures adultes (parents, professeurs, docteurs, pasteur, recteur...) et d'un personnage nommé l'Homme Masqué qui est le seul personnage abstrait de la pièce puisqu'il représente la Vie, dans ce qu'elle a d'informe, de pulsionnel, d'asexué et d'anonyme. Il y est question de sexualité et d'éducation, d'interdits et de tabous, de scandale et de mort.
 
Si présentée ainsi, la pièce pourrait sembler très grave, elle n'en est pas moins lumineuse. Car la grande élégance, générosité pourrais-je écrire, de Wedekind est de ne jamais donner une couleur unique aux sentiments. Wedekind déclarait « En travaillant, je me suis mis en tête de ne perdre l'humour dans aucune scène, si grave fut-elle... ». Et c'est sans doute un des aspects qui rend l'Eveil si bouleversant : il y a une forme d'humour, d'ironie, de drôlerie cruelle qui parcourt la pièce de bout en bout, y compris dans ses moments les plus dramatiques. Le procédé de distanciation ainsi créé (et qui a tant impressionné Brecht qui voyait en lui un moraliste et un des plus grands éducateurs de l'Europe Moderne) permet ainsi à la fois une empathie avec les personnages et les situations mais aussi comme un écran de projection aux questionnements des spectateurs eux-mêmes. Car l'Eveil est une pièce de grandes questions sur la Vie, la sexualité, le désir, le bien et le mal, la religion, la morale et la mort. C'est aussi une pièce qui aborde sans tabou la violence, le suicide, le viol, l’homosexualité, la masturbation, l'échec, la peur, la prostitution physique ou morale... et cette grande affaire que d'être adulte et responsable. On pourrait penser à la lecture de ce qui précède que L'Eveil est une pièce à thèse, il n'en est rien. Ce serait oublier que Wedekind est aussi un immense poète et qu'il dote nos personnages d'une langue qui oscille entre le prosaïque et le lyrisme, composant ainsi une œuvre (devenue classique) qui demeure d'une grande jeunesse, d'une grande profondeur, et qui s'affranchit ainsi de toute question de modernité. Donc tant dans les questions de fond que dans les questions de forme de la pièce, il n'y a rien à « actualiser ». Cependant, je fournirai une nouvelle adaptation due à la multiplicité des rôles (plus de 40 personnages), une traduction un peu remaniée mais en me basant sur celle de François Regnault, et peut-être quelques mises en perspectives directes avec notre époque. Car si tout dans le fond de l'Eveil fait sens aujourd'hui, certains éléments factuels sont datés : il est difficile de croire en 2016 que des adolescents de 15 ans ne savent pas comment on fait des enfants, il y a eu l'avènement de la pornographie puis de internet qui a modifié clairement la construction sexuelle des dernières générations et notre rapport occidental à la morale, notamment religieuse, a clairement évolue depuis 1891. Un seul épisode de la série Skins, par exemple, fait état du décalage entre l'Eveil et le monde d'aujourd'hui, non sur l'analyse des pulsions et des angoisses qui restent singulièrement les mêmes mais sur l'accès à l'information et sur ce qu'elle a créé d'affranchissement mais aussi de nouvel emprisonnement. J'ignore encore la forme que ces questions vont prendre mais elles sont au cœur du travail que j'ai à réaliser dans les temps à venir, mes répétitions commençant dans un an.
 
Pour réaliser cet Éveil, j'ai souhaité réunir une grande équipe. Souvent, l'Eveil est monté avec une distribution très resserrée sur les personnages principaux, comme par exemple dans la version de Yves Beaunesne publiée chez Actes Sud qui ne se concentre que sur 9 personnages joués par 8 acteurs. Pour moi, cette direction limite la pièce à son intrigue et donc lui enlève plusieurs dimensions, notamment dans sa forme, et ne permet pas d'exploiter ce que Arthur Kutcher écrit dans ses études sur Wedekind et qu’il nomme « une dramaturgie à tendance lyrique, qui ne respecte pas le découpage en scènes habituel, mais juxtapose des tableaux qui se suffisent en eux-mêmes, des concentrés de Vie, qui peuvent contenir plusieurs "scènes", mais également ne comporter que quelques phrases quand il s'agit d'évoquer un climat particulièrement intense. Ainsi se constituent des moments plus ou moins autonomes, et nous ne voyons pas à proprement parler de fil conducteur, seulement les stades d'un développement, peut-être aussi une mosaïque. Il n'y a pas d'action au sens habituel. La cohésion nait d'une intensité croissante, d'une progression des événements par étapes, de l'organisation des tableaux avec leurs effets de parallèles et de contrastes, où même ceux qui n'apportent pas le mouvement sont importants. » (In Frank Wedekind - Théâtre Complet - Éditions de la Maison Antoine Vitez). Cette avancée en tableaux à la fois successifs, parallèles et parfois concomitants ne peut avoir lieu qu'avec une distribution conséquente. C'est pour cela que je réunis 12 acteurs et 2 musiciennes soit 14 interprètes au plateau. Et puis par ailleurs, la « bande » et le théâtre d'acteurs, c'est un peu ma marque de fabrique. 14 interprètes pour jouer la quarantaine de rôles de la pièce.
 
Établir une distribution de L'Eveil du Printemps n'est pas une mince affaire car il faut entre autre trouver des acteurs crédibles dans la peau de filles et de garçons de 15 ans. Pour cela, ce qui m'a guidé est avant tout de penser en terme d'énergie et de modernité plus que de raisonner par âge ou au physique. Il y a beaucoup à jouer dans L'Eveil mais la pièce a comme fil rouge 3 personnages : Wendla, Moritz et Melchior. J'ai choisi d'opter pour Judith Williquet dans le rôle de Wendla car Judith possède une grande juvénilité naturelle sans pour autant faire "enfant". Judith a quelque chose de cru et de moderne, de très concret tout en étant une jolie femme. Je ne voulais pas d'une comédienne trop « comédienne » et surtout pas d'une « jeune première ». J'ai déjà travaillé le rôle de Moritz avec Nicolas Luçon à l'école en 2002. Nicolas est plus âgé dans la vie (38 ans) mais sur scène, il n'a pas d'âge. Il possède naturellement le côté à la fois angoissé et lyrique de Moritz et il n'aura pas à construire une énergie « jeune ». Je n'imaginais aucun autre Moritz que Nicolas. Le rôle de Melchior n'est pas attribué pour le moment, Matthias Jacquin, qui devait le jouer, étant bloqué par les tournées des Chiens de Navarre. Mais l'acteur qui jouera Melchior devra être physique, animal et décontracté. La distribution réunit aussi Nadege Chatelineau, Romain Cinter, Julien Frege, Amandine Laval, Florence Minder, Vincent Minne, Julie Rens, Sophie Senecaut, Lode Thierry, Sacha Vovk, et Uiko Watanabe.
C'est en bande que nous attaquerons l'ensemble de la pièce, en la portant ensemble et non uniquement chacun dans sa partition. C'est aussi une des caractéristiques de mon travail et cela produit une énergie singulière que j'affectionne.
 
De la forme, je ne peux avancer que quelques hypothèses de départ. Je souhaite partir du plateau nu, peut-être en terre battue, comme une place de village à la campagne. Car il y a quelque chose de la campagne dans L'Eveil, ou de villageois. Ce n'est pas une pièce de la ville. J'ai en tête là où j'ai vécu mon adolescence, et le souvenir de mes 15 ans lors des bals du 14 juillet ou du 15 août, sur la place de l'Ile aux Moines, dans le golfe du Morbihan, en Bretagne. J'ai le souvenir d'un endroit où l'intime et l'extime se confondent, où tout le monde se connaît si bien que tout se sait mais que rien n'est dit. J'ai le souvenir de désirer en cachette, de regarder les gens beaux, de les envier, de souffrir. J'ai le souvenir de bal ringard où les adultes se reluquent et les ados se cherchent sur un air d'Eddy Mitchell entre une crêpe et de l'alcool bu en cachette. J'ai aussi le souvenir de me faire à casser la gueule et aussi d'un baiser échangé entre la plage et le cimetière. Cet espace théâtral sera aussi celui de mes souvenirs. Avec de la pluie partout par instant, quelques lampions, un petit groupe qui fait des covers sur une estrade instable, et sans doute toutes les scènes d'intérieur de maison sur la place du marché, au vu et au su de tous. Un espace unique donc lyrique et organique, mutant comme les adolescents et comme le temps. La lumière y aura un rôle prépondérant (Amélie Géhin) se jouant du doux soleil du printemps et des nuits qui se réchauffent, comme de la grisaille des restes de l'hiver quand le printemps hésite encore. J'imagine le début du spectacle comme un état zéro, avec l'entrée des spectateurs dans un bal de campagne où nous ne jouons pas les personnages mais où nous sommes nous-mêmes puis une fiction qui s'installe sans qu'on la voit venir, dans un crescendo intense et physique. Je souhaite une scénographie légère et jouer avec l'architecture naturelle du théâtre. Mon imaginaire me pousse d'avantage vers des grands plateaux mais je souhaite aussi faire un spectacle adaptable à plusieurs types d'espace, non pour vendre plus facilement le spectacle, mais parce que je rêve de quelque chose de mobile, transformable, léger, organique, vivant et libre, surtout libre, vraiment libre et pas bloqué par sa propre forme. Je rêve aussi qu'il y ait un public mélangé dans la salle, avec des gens de toutes origines, classes, religions, âges mais avec beaucoup de jeunes, d'adolescents, de ceux qui construiront demain. Je fais ces rêves un peu adolescents, cela me maintient en vie.
 
J'ai mis toute ma vie à savoir dessiner comme un enfant disait Picasso.
Peut-être ai-je mis toute la mienne à faire du théâtre comme un ado, c'est d'ailleurs la figure principale qui traverse quasi tous mes spectacles à ce jour.
 
Car surtout je rêve d'un spectacle qui nous nettoie et nous donne le goût d'être soi sans fard, quelque chose qui nous rappelle ce que c'est que respirer.