loading

Eddy Merckx a marché sur la lune

  
crédit Alice Piemme
 
Voir la version anglaise du texte
 
Jean-Marie Piemme a écrit sa première pièce Neige en décembre en 86. Suivront une quarantaine de pièces jouées en Belgique et à l’étranger. (France, Flandre, Suisse, Italie, Allemagne, Hollande, Espagne, République démocratique du Congo, Haïti). Ses textes sont édités aux éditions Lansman et Aden (Belgique), et chez Actes-sud Papiers (France). Plusieurs textes ont fait l’objet de DVD, de diffusions télévisées ou de mises en ondes à la radio-télévision belge et à France-Culture notamment. Ses deux dernières pièces Cul et Chemise suivi de Reines de pique ont été publiées chez Acte-Sud Papiers en janvier 2017. La revue Alternatives théâtrales a publié un volume d’entretiens sur son travail. (En collaboration avec Antoine Laubin). L’université de Louvain l’a invité à occuper la Chaire de poétique en 2011. JMP sera l’auteur invité du CDN de Thionville durant la saison 17/18.
 
Que fait-on de ce qui reste et doucement s’en va ?
 
Chaque être humain qui naît reçoit quelque chose du passé de ceux qui ont vécu avant lui. Lorsqu’il s’agit d’événements, c’est une mémoire qui est léguée, une mémoire souvent trouée, partielle, partiale, pleine des illusions qui font vivre et qui font mourir. Mais une époque qui se donne en héritage n’est jamais assurée d’être reçue telle qu’elle se présente. Les générations suivantes ont leur histoire propre, faite des hauts et des bas de leur temps. Les héritiers postulés peuvent récuser l’héritage, refuser les blocs de passé qu’on leur propose, se proclamer les héritiers d’un autre moment historique que celui qu’on voudrait leur imposer. Rapporté à celui d’hier, le monde d’aujourd’hui a changé de visage. C’est une évidence qui flotte à fleur d’actualité. Les questions d’hier n’ont pas trouvé leurs solutions, elles se sont transformées en questions d’aujourd’hui. C’est ce « voyage-là » qui, comme auteur de théâtre et comme être humain, m’intéresse.
 
Mais comment le dire en mots-de-théâtre ? Comment faire de ce matériau premier une matière à jeu, un lieu de questionnement et de plaisir ?
 
Le 20 juillet 1969, à quelques heures d’écart, j’ai assisté par télévision interposée à deux événements : le belge Eddy Merckx gagne son premier tour de France et inaugure ainsi une brillante carrière de coureur cycliste (en quelques années, il va tout gagner, - 625 victoires - la presse le surnommera ‘le cannibale’, ce sera le héros cycliste des années 70) ; l’américain Neil Armstrong devient le premier homme à fouler le sol lunaire, lançant sa phrase culte «  c’est un petit pas pour l’homme, c’est un grand pas pour l’humanité ».
 
Je me suis souvenu de cette coïncidence de date quand j’ai commencé de faire des essais d’écriture pour une pièce qui parlerait de l’après 68, de l’héritage que cette époque a laissé et surtout, face à cet héritage, du positionnement que pourraient adopter des gens jeunes n’ayant pas connu l’événement. Les deux exploits, -sportif et spatial-, ont eu un immense retentissement public, quoique de portée asymétrique. La victoire de Merckx est une affaire d’Europe (et encore, pas toute !) ; le défi d’Armstrong concerne la planète. Mais quand on voit l’effort en jaune de Merckx dans l’ascension du Mont Ventoux (par exemple) ou Armstrong sauter du Lem sur la lune, quelles que soient les différences, on se dit que ces hommes ont quelque chose de singulier, que ce qu’ils ont accompli n’est pas l’exploit du premier venu. On se sent traversé par leur singularité. C’était ceux-là et pas deux autres.
 
Encore fallait-il tisser ces événements dans un ensemble plus vaste. La pièce déroule deux moments historiques distincts : l’après 68 et l’heure actuelle. Ces deux moments viennent à nous par le biais d’un groupe de gens.
« Hop là, nous vivons.
Nous sommes deux, nous sommes cent, nous sommes mille, inquiets du lendemain,
indécis dans l’aujourd’hui, quoique pas satisfaits de cet aujourd’hui,
avant tout soucieux de ne pas ajouter du gris au gris, de la mort à la mort. »
Ce sont les premiers mots du texte.
Une parole chorale.
Du groupe émergent des femmes, des hommes, des vies particulières, qui ont leurs élans et leurs chutes, leurs échecs et leurs réussites. Vie dans l’après 68, vie aujourd’hui. Mais si certains moments de ces vies nous sont exposés, c’est toujours avec et par le groupe, avec et par la caisse de résonnance du groupe.
 
Concrètement, ce groupe est celui des acteurs qui vont s’emparer des rôles. Ils parlent en leur nom et au nom des personnages. Ils se distribuent les prises de paroles. Moi, l’auteur, je nomme certains personnages. Mais quantité de prises de paroles ne sont pas attribuées : au groupe d’assumer cette tâche. Au metteur en scène, à l’équipe de création de tracer leurs chemins dans mes mots, à leur façon. Mon travail n’est pas d’imaginer une hypothétique mise en scène. Mon travail est de construire une assise textuelle avec laquelle une théâtralité puisse s’inventer.
 
Un père, une mère, un fils forment la colonne vertébrale du texte. C’est le va-et-vient existentiel de ce noyau familial que le spectateur va suivre d’hier à aujourd’hui. Mais nullement dans les formes du drame psychologique ou de la pièce historique classique, on l’aura compris. Mes histoires, même si elles touchent au grand monde, sont des histoires de subjectivité. M’intéresse moins le cours objectif des choses que la façon dont nous sommes vivants là-dedans. Vivants, c’est à dire joyeux, blessés, amoureux, déçus, emballés, militants, désarmés, conquérants, jaloux, rigolards, musiciens, -et même morts, tiens !-, si tant est qu’on accepte l’idée que la mort est encore un moment de la vie. Du reste, dans ma pièce, comme dans beaucoup de pièces, mes morts restent éloquents.
 
Revenons à l’héritage. Je suis de la génération 68. À plus d’un égard, avec les distances et les transpositions qui s’imposent, le père et la mère du texte, c’est moi. Mais peu importe. Car le fils jeune, c’est aussi moi. Et d’une certaine façon, on pourrait soutenir que la pièce est écrite plutôt du point de vue du fils que de celui du père. Autant dire que Eddy Merckx a marché sur la lune n’est pas le texte d’une trompeuse nostalgie, où l’on ressasserait le bidonnant couplet du « c’était mieux avant ». Ce n’est pas non plus mieux maintenant. Le réel est le réel, c’est tout. Et le réel me dit que l’héritage de 68, déjà réduit à pas grand chose depuis les années 80-90, est de peu d’utilité face aux turbulences d’aujourd’hui. On dit que la planète est menacée par la surconsommation de ses ressources. On dit que l’intelligence artificielle pourrait surpasser l’intelligence humaine et mettre l’Homme en péril. On dit que le cadavre de dieu, quel que soit son nom, bouge encore, et dangereusement. J’achevais d’écrire la pièce au moment de l’attentat du Bataclan à Paris. Armel Roussel et une classe de l’Insas avec laquelle il travaillait l’ont présentée en exercice à l’école du TNS de Strasbourg le jour des attentats de Bruxelles. Où est Mai 68 là-dedans ?
Jean-Marie Piemme, 04.11.2016
 
 
Eddy Merckx a marché sur la lune est une pièce qui ne ressemble à aucune autre. D’abord parce qu’il n’y a pas vraiment de personnages. Il y a Nous. Nous, acteurs, spectateurs, dans le même espace au même moment. Nous à encore chercher des histoires, à nous injecter de la fiction pour faire face au monde et tenter de mieux l’appréhender, de mieux nous appréhender. Notre besoin de fiction est impossible à rassasier. Pour supporter le réel, le comprendre, l’identifier, et le mettre aussi en perspective dans l’Histoire.
 
Il n’y a pas non plus à réellement parlé d’histoire. Mais bien de plusieurs qui s’entrecroisent. Hésitant presque chacune du chemin qu’elles vont emprunter, comme mal assurées, hoquetantes, vivantes. Et pourtant, un fil narratif se dessine au fur et à mesure, zoomant sur certains caractères, comme si le récit avait inventé lui-même les personnages qui l’habitent et non l’inverse. Cela donne un mélange de destinée et de hasard, un poème épique traversées de poussées dramatiques. 
 
Résumer la pièce n’est alors guère chose aisée. Et je préfère la raconter à ma façon – c’est à dire à la façon dont je l’aborde pour la mettre en scène – plutôt que de tenter de la restituer objectivement. 
La pièce commence sur un groupe de femmes et d’hommes dans l’espace zéro du théâtre. 
Ils sont là au même titre que les spectateurs, les accueillent peut-être pour quelque chose qui pourrait être une fête quand le théâtre est une fête, une vraie, pas un semblant de fête ou fête représentée, non, juste une fête d’être ensemble. Ce groupe est composé de 5 femmes et 5 hommes entre 25 et 45 ans, occidentaux, européens. Ils ne sont ni riches ni pauvres, ni remarquables ni invisibles, ils sont normaux au sens premier du terme. Ce groupe évoluera tout le long du spectacle (en étant donc tous en permanence en scène) entre chœur et individualités au gré des histoires qu’ils créeront. Car telle est bien la fête qu’ils vont offrir : un happening de l’imaginaire, comme un cadavre exquis, un jeu de l’esprit auquel ils vont se prendre, parfois jusqu’à se perdre. 
Pour être concret, je pourrais dire autrement que c’est une soirée où 10 individus semblent improviser un film à vue. Ils y parlent d’idéaux, de l’amour, de beauté, de résignation, de comment on vit ensemble, du libre-arbitre, de l’absence de mouvements communs, du manque, de comment on fait pour construire sa vie et de ce que leurs parents leur ont légué. Ils reviennent en 1968, inventent la rencontre de leurs père et mère, fantasment une époque qui aurait eu des revendications communes et qui aurait été éprise de liberté, là où eux-mêmes ont la sensation d’avoir été abandonnés.
 
Marcel Gauchet parle des protagonistes de Mai 68 comme d’une génération qui n’a pas su se transmettre. Et Virginie Linhart dans son livre « Le jour où mon père s’est tu » dresse un portrait peu glorieux des enfants de Mai 68, que l’on a nommé aussi enfants de l’utopie, et qui tend à montrer comment la faille générationelle a été consommée ; « ils adoptent pour la plupart des comportements diamétralement opposés à ceux de leurs parents : rejet du militantisme, méfiance envers les mouvements de masse, le dogmatisme, désir de normalité, de conformisme, rejet de la liberté sexuelle, recherche de l’ordre, boboïsation, voire embourgeoisement revendiqué. ». Et de s’interroger sur le bonheur possible qui en découle et sur le sens qu’on donne à sa vie.
 
De Jean-Marie et Eddy, je pourrais parler d’une rencontre en deux temps. Une première – lointaine déjà, 1990 – avec Jean-Marie Piemme. Et une seconde – toute proche, 2015 – avec Eddy Merckx a marché sur la lune. De la première, je peux dire qu’elle fut riche. Jean-Marie fut mon professeur puis mon collègue à l’Insas. En 26 ans, nous avons pas mal échangé, débattu, nous nous sommes plusieurs fois opposé, parfois affronté, quelques fois disputé, de temps en temps félicité. Sur la durée, Jean-Marie a été plus fidèle, plus curieux, plus tenace que moi : il est venu voir tous mes spectacles depuis 1996. Moi, j’avoue que je n’ai pas tout lu de ce qu’il a produit durant ce temps. Il a fallu une occasion en 2015 pour que je reprenne contact non avec l’homme mais avec l’œuvre. Et c’est dans le cadre d’un cours où je travaille des mises en lecture, que j’ai abordé Eddy Merckx. Nous n’avons travaillé avec les étudiants qu’une petite dizaine de jours mais la rencontre fut forte, évidente pour moi, un immense coup de cœur. Nous avons présenté la mise en voix à Bruxelles puis à l’invitation de l’Ecole du TNS, à Strasbourg. Nous l’avons joué le jour des attentats de Bruxelles. Cela restera gravé à tout jamais en moi.
 
Je suis un « enfant de l’utopie », je suis français, né en 1971, à Paris. Je ne sais pas si je me reconnais dans le portrait dressé en filigrane par Virginie Linhart mais je sais que je suis percuté par les questions telles qu’elles sont exposées dans « Eddy » et que cet équilibre entre l’intime et le politique me bouleverse. Une première lecture avec les 10 acteurs qui vont créer le spectacle me dit que je ne suis pas seul, que nous ne sommes pas seuls.
 
De la forme, je peux dire que le spectacle sera tiré sur des lignes claires. Un espace blanc minimaliste, comme une page à écrire. Des lumières larges, proches du plein feu. Un contact continu avec le public et donc pas de séparation entre la scène et la salle, la présence du théâtre brut et sans masque, peu d’accessoires, quelques micros sur pieds, parfois un peu de musique classique lancée à vue par un dj et peut-être un peu de vidéo pour créer des gros plans. Peut-être à la fin de la fumée volante. La pièce finit sur deux scènes : une dans les attentats de Paris où notre groupe fait mourir un des personnages et comme un épilogue, un petit dialogue entre Neil Armstrong et Eddy Merckx qui parlent de chez les morts, du temps, de l’exploit et des héros ordinaires. 
 
J’imagine par certains aspects un cousinage avec le travail de Joris Lacoste, par d’autres avec celui de Forced Entertainment, quelques lignes me rapprochent d’un spectacle de danse où les mots auraient remplacé les pas, et beaucoup de scènes m’évoquent des séquences de films qui ont émaillé ma vie.
 
A bien des égards, Eddy Merckx a marché sur la lune me fait penser au cinéma des années 60 et 70.
Dans Eddy, il y a des histoires simples – comme chez Sautet – et des pensées complexes – comme chez Godard. Il y a aussi par moment comme un air italien entre dolce vita Fellinienne et rabbia Pasolinienne. Et quelques scènes d’inspirations américaines, comme on pouvait en voir dans certains films de la Nouvelle Vague.
Je ne dirais pas pour autant que Eddy est du théâtre cinématographique. Non, ce qui respire cinéma dans Eddy, c’est le ton, le style et le sens du montage. Mais Eddy est éminemment théâtral en ce sens qu’il est pensé pour aller à la rencontre directe du spectateur dans une langue toute aussi directe mais néanmoins choisie et terriblement énergétique. Eddy se joue du cinéma comme d’un vecteur fantasmatique qui serait le socle d’un inconscient populaire, et ce, dans une structuration narrative peu commune au théâtre mais totalement assimilable pour nos cerveaux occidentaux modernes. 
 
Eddy Merckx a marché sur la lune sera une forme simple au plus près du spectateur, comme un corps amoureux qui vient se blottir et nous donne encore le goût d’être ensemble malgré les atrocités du monde.
Armel Roussel, 12.2016