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Pop?

 INTERVIEW D’ARMEL ROUSSEL

Comment as-tu développé l’esthétique de Pop ?
Il y a toujours un aspect assez visuel dans les spectacles que j’ai pu faire et d’autant plus dans celui – ci. L’image n’est jamais le point de départ mais bien le point d’arrivée. On travaille sur différents axes, différentes questions et de là se dégage une esthétique qui forme l’image, mais ce n’est pas un travail sur l’image. Il y a une esthétique affirmée mais pas pour chercher à faire beau. Je suis davantage intéressé par le sujet de la proposition ou par l’émotion qui peut en passer. (…)
La question du regard est importante. Elle est liée à comment on regarde le monde et comment on se regarde soi dans le monde. Le spectacle étant construit sous forme concentrique, ce regard au monde passe par une série de maillons. À travers ces maillons se pose la question de la transmission, de l’héritage. À l’intérieur de ce système concentrique, on se demande comment on, peut être père de , fils de ? Vient aussi la question de la reproduction.
Ça me fait rire cette question de reproduction qui est présente dans Pop ? et présente sous toutes ses formes : la procréation mais aussi la reproduction comme la sérigraphie d’un certain nombre de figures comme dans le pop art. Egalement la reproduction de la représentation : on a inclus dans le spectacle un quart d’heure qui ne sera jamais deux fois le même ; les acteurs eux-mêmes ne savent pas ce qu’ils vont jouer, ils savent ce qu’ils vont faire mais ils ignorent ce que les autres ont préparé, ce qu’ils vont dire, quand ils vont rentrer et c’est la seule partie qui concerne à proprement dit le théâtre dans le théâtre.
Une surprise sera préparée chaque soir, elle aura lieu en représentation et comme toute surprise ce sera une surprise pour tout le monde. Donc qu’est-ce que c’est que reproduire au théâtre ?
 
Un des credos du pop art est de fonctionner sur la possibilité que la vie rentre dans l’art et l’art rentre dans la vie. Cette notion-là se retrouve dans le spectacle y compris pour les spectateurs. Ils vont sans doute se dire, à un moment, que les acteurs ne jouent pas, que rien n’est joué et en même temps c’est quand même du théâtre.
Ainsi cette notion de populaire est présente, dans le sens où on arrive à se demander si l’humain est populaire ; ce qui en soit peut paraître une question absurde mais c’est une question intéressante.
 
Passer au crible la société, d’où s’interroger sur son art ?
Interroger sa propre pratique, oui, dans la mesure où réunir 17 acteurs et leur dire nous n’aurons pas de texte, nous n’aurons que des questions, où cela va-t-il nous mener ? Ces questions partent de trois vers de Baudelaire et peuvent paraître très bêtes : quelles histoires se racontent-on dans son lit pour dormir quand on est seul ? En quoi croit-on ? Qu’y a-t-il après la mort ? Qu’est qui nous empêche d’être nous-même ? Donc la question du masque, d’avancer masqué dans la vie. Le rapport au théâtre est passionnant par rapport à ça et à partir de ce moment là, il s’agit de trouver non pas la narration mais davantage une expressivité ou une expression de ce trouble qui nous empêche d’être nous-même pour en offrir des situations, des propositions, des petits bouts de textes, des regards, des images, des sons qui seraient des transfigurations de cette question–là.
 
Tu remercies pour l’inspiration quelques plasticiens contemporains
Ce que j’aime dans l’art contemporain, c’est une manière de capter un moment, une époque avec une économie de moyens terribles. Par rapport à Pop ? c’est intéressant parce que ça se passe du verbe. Certaines images en disent plus long que certains discours. Je me méfie du terme « faire de l’image » et il n’y a pas besoin de parler tout le temps. Les paroles viennent par bribes, de façon découpée, pas sur une narration. L’intervalle de silence entre deux phrases est tout aussi important que ce qui est dit. Le sens ne provient pas de ce qui est raconté, il provient autant du silence que de ce qui est proféré. (…)
 
 
D’où provient cette façon de travailler sur le fragment ?
Je n’aime pas les histoires quand elles justifient les choses. Je préfère tout ce qui échappe, je ne refuse jamais quelque chose que je ne comprends pas et je n’aime pas que le théâtre soit rassurant. Le théâtre doit être le lieu de la déstabilisation de quelque chose. Les pièces que j’aime bien sont elles-mêmes déjà un peu fragmentées. (…)
Je déteste le terme de zapping. Je fais beaucoup plus une recherche de travail sur l’inconscient ou sur la dimension de rêve ou de cauchemar éveillé. C’est un travail psychanalytique. La dimension d’inconscient est présente. J’aime quand, tout d’un coup, je suis ému ou je ris alors que je ne sais pas pourquoi et j’essaie de construire des spectacles qui provoquent ça. J’ai horreur des salles de théâtre où tout le monde a la même réaction. Le théâtre n’est pas un art de masse, son seul intérêt est de s’adresser à chacun individuellement. C’est une notion sur laquelle je reviens toujours avec les acteurs : le public n’est pas une masse, c’est une somme d’individus. J’aime bien l’idée que chaque spectateur réagisse complètement individuellement en fonction de sa propre histoire. La narration n’est jamais qu’à l’intérieur de chacun des spectateurs. Chacun se raconte ce qu’il veut sur ce qu’il voit et surtout chacun réagit avec chaque propre histoire, en fonction de sa journée.
Une des plus grandes satisfactions pour moi, c’est de voir les spectateurs avec des réactions diamétralement opposées. Ce qui fait rire une personne, fera pleurer une autre personne, ennuiera une autre, agacera une autre, mettra en colère une autre et finalement avec la même chose on provoque une multitude. Ce n’est pas très populaire. Ça n’encourage pas les gens à se taper sur les cuisses tous ensemble et tout le monde ne sort pas en disant « oh comme c’était formidable, on est tous d’accord ». C’est plus exigeant mais je crois que ça a l’avantage de s’adresser à chacun comme il veut.
 
Extraits d’une Interview réalisée le 20 septembre 2005, par Jeannine Dath